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Ce qu'il y a de bien avec Kalliste, c'est que c'est toujours le dernier qui a parlé qu'elle écoute. Elle s'est réveillée le lendemain n'ayant plus qu'une idée en tête : trouver un coin pour sa retraite et demander à Difda de venir habiter avec elle. Hé-oui, parce qu'elle croit avoir pensé à tout. Comme si elle était capable de voir plus loin que le bout de son nez.
Faire emménager Difda chez Kalliste, c'est encore une idée à moi. Imaginons qu'Hélios transporte le bug de la tombe invisible chez Alioth. Quelle solution de recours nous resterait-il ? Mais bien sûr, j'ai plutôt joué sur la corde sensible, et Kalliste s'imagine que Difda serait plus heureuse auprès d'elle, sa mamie chérie-adorée, qu'auprès de Célia et Alioth, qui ne sont pour elle que des étrangers. En rentrant de sa journée de travail, elle annonça donc "sa" décision à la famille.

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Heureusement, personne n'a jugé bon de la retenir, elle aurait bien été fichue de changer d'idée à la dernière minute. Mais quand elle a annoncé son départ, Zaniath, Ephraïm, Aleph et Mahlaut, lui ont simplement souhaité bon voyage, en lui recommandant de bien se soigner.
Et moi, je respire, enfin de la place !  A tout ce qu'ils sont, ils arriveront bien à m'élever le petit dernier, qui reste le seul représentant de la 5ème génération. Et Alpeh et Ephraïm vont pouvoir passer leurs nuits au téléscope. J'espère qu'on en verra la couleur, des petits hommes verts, à présent.
Je reprends confiance dans mon challenge, allez, c'est reparti, mon kiki !

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Zaniath filait un mauvais coton. Alioth lui avait brisé le coeur. En réalisant qu'elle avait perdu son amour, elle avait compris qu'il était le seul homme qui eût jamais compté pour elle.
Elle passa quelques jours à pleurer son amour perdu, puis elle se jeta à corps perdu dans son travail.
Elle gagna les points de compétence qu'elle avait jusque là négligé d'acquérir pour progresser dans sa carrière et me rejoignit dans la légende de la police en devenant ultra-sim à son tour.

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Le temps passant, elle se remit sans illusions à chercher l'oubli dans les bras du premier venu. De ces aventures d'un soir, elle ne gardait qu'un goût amer, mélangeant les noms, les prénoms, ne sachant plus, lorsque l'un de ses amants se rappelait à son souvenir au téléphone, s'il avait les yeux noirs ou verts, les cheveux roux ou blonds ou bruns.
Il y eut un pompier de service...

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... puis il y eut Laurent Marques. Elle poursuivait ainsi le but qu'elle s'était fixé, mais chaque jour qui passait la dégoûtait un peu plus d'elle-même et elle incluait dans ce dégoût tous les hommes qui partageaient son lit. Laurent Marques allait payer cher pour savoir à quel point. Contrairement à ses habitudes, elle ne lui montra pas la porte juste après le feu d'artifice. Au contraire, elle se fit charmeuse et lui proposa d'emménager. Bien que chirurgien, il n'avait que 1 000$ d'économies car sa folie des grandeurs l'avait mené au bord de la ruine. C'est vous dire s'il s'imaginait avoir décroché le gros lot en rejoignant la famille la plus riche de la région. Mais lorsqu'il eut donné son accord, Zaniath appela Ephraïm.

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-T'en es où dans le décompte de tes points de compétence ?
-J'ai tous mes points de nettoyage, de physique et de logique. Je me débrouille pas mal en cuisine et en créativité, pourquoi ? demanda Ephraïm, un peu surpris car jusqu'ici, Zaniath n'avait jamais porté une grande attention à ses études.
-Si t'as besoin de points de mécanique, il y a un type, là dans ma chambre, qui en connaît un sacré rayon. A croire que pour être chirurgien, faut savoir visser les boulons. Si tu sais t'y prendre, ils sont à toi. Ephraïm saisit l'allusion. Il savait que depuis des lustres, on avait remisé le vampirisator, un aspirateur à neurones. La seule qui s'en était jamais servie, c'était Jeanne, et comme elle n'avait remarqué aucun changement dans ses connaissances, tout le monde en avait déduit, que c'était une belle escroquerie. Mais Ephraïm allait nous prouver le contraire. Dès qu'il commença à aspirer, on put suivre le travail selon le principe des vases communiquants.

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Il se mit alors à pomper, comme les shadocks, et plus il pompait, plus ses connaissances en mécanique augmentaient au détriment de celles de Marques. Il utilisa deux vampirisators, poursuivant Marques dans toute la maison. Faut dire qu'il était pas bien malin au départ, et de plus en plus crétin à l'arrivée, puisque toutes ses facultés de raisonnement se faisaient la malle les unes après les autres. Ephraïm lui faisait le même coup à chaque fois
-Coucou Marques, t'as vu l'avion ? Et le crétin regardait dans la direction du doigt d'Ephraïm. A la fin de la soirée, il était bon pour s'inscrire à l'école maternelle, et Ephraïm n'avait plus qu'un petit effort à faire pour compléter sa barre de mécanique.
Jooooli !  Mais c'est pas le mieux, si vous connaissiez la suite...

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Avec sa cervelle d'huître toute fraîche, Marques décida d'aller se faire chauffer un plateau-repas. Dès qu'il commença à sortir le plateau, Ephraïm ôta subrepticement l'alarme d'incendie. C'était sûr qu'il allait se faire crâmer, cette grande saucisse, maintenant qu'il savait même plus se faire cuire un oeuf ! Ca n'a pas raté, au bout de quelques minutes, il jouait au barbecue, sauf que c'était lui la chipo.
M'enfin, les gosses n'auront rien à se reprocher (ou si peu), ils ont essayé de l'aider à s'en sortir. Et puis c'était pas eux qu'avaient craqué l'allumette, pas vrai ? Mais quand la faucheuse s'est pointée, en prenant tout son temps pour voir si quelqu'un allait la supplier de l'épargner, pas un petit doigt ne s'est levé. Tout le monde avait la mine réjouie en pensant au beau fantôme qu'il allait faire, et au nouveau point pour le challenge.

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Mais là, ça ne rigole plus, parce que ce qui suit, c'est moins drôle. C'est pas parce que la miss osselets avait terminé son travail que le feu s'est arrêté. Les flammes commençaient à gagner toute la cuisine, il a fallu battre le rappel. Zaniath, Mahlaut, Ephraïm, Aleph, tout le monde s'en est occupé avec les extincteurs. Et c'était pas facile, avec Nizar dans leur jambes, je vous prie de le croire. Pas facile du tout, je dirai même. Et quand la fumée s'est dissipée, on a vu un nouveau tas de cendres, c'était Ephraïm. Bien la peine qu'il ait appris la mécanique en un temps record ! La grande faucheuse est arrivée en rigolant de tous ses chicots.
-Et alors ? C'est la braderie ? Deux pour le prix d'un aujourd'hui ?
-Oh, non, c'est un malentendu, je vous en supplie, madame la faucheuse, rendez-moi mon petit cousin, larmoya Mahlaut
-Voyez-vous ça !  Et pourquoi je te le rendrais ma belle ? Tu lui es donc bien attachée ?
-Oh, oui, je l'aime, si vous saviez !

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-Bon, on va faire un petit jeu. Elle sort une boule, et... Dans quelle main ? Tu penses comme elle avait envie de jouer à ce jeu débile Mahlaut.
-Ooooh, madame la faucheuse, ne vous moquez pas, faites quelque chose, je vous en prie !
-J'ai dit : dans quelle main ? s'obstine la bourrique de service
-Je sais pas, la gauche ?
-Bon, ça va, t'as gagné pour cette fois, mais c'est bien parce que j'étais pas en forme. T'as eu de la chance, un point c'est tout, faut pas croire que c'est parce que t'as bien joué.
Houuuu !  La mauvaise perdante ! Mais elle a tenu parole, elle a ressucité Ephraïm. Et comme justement, il rêvait d'être sauvé de la mort, je vous dis pas comme il était content, le gamin.

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Après le départ de Kalliste, la maison avait retrouvé un rythme normal. Enfin les enfants pouvaient s'adonner tranquillement à leurs études, faire des fêtes, inviter des amis. Même Zaniath commençait à retrouver le sourire en faisant de nouvelles rencontres. Mais un jour, Je remarquai un homme qui se prenait pour le capitaine crochet accompagné d'une sirène en pagne.
Elle semblait postuler pour le titre de miss Hula, bien que je n'aie pas souvenir que ma copine la faucheuse ait parlé d'embaucher du personnel. Renseignements pris, ils s'agissait d'acteurs de cinéma récemment arrivés en ville.
Un producteur avait jugé bon de venir tourner un navet dans le désert de Vipercanyon, et comme tout ce que je fais, mon âne le refait, on ne jurait plus dans les milieux du cinéma que par cette vallée désertique, que soudain, les producteurs de films regardaient avec les yeux de Chimène.
-C'est un superbe endroit, tout à fait sauvage, il a su conserver une authenticité incroyaaable, mon cher. C'est le lieu idéal pour les prises de vue, la lumière y est fantastique et la pollution inexistante.
Manquait plus que ça !  Vipercanyon se transformant en grande banlieue d'Hollywood. Moi qui avais fui la civilation, je me sentis soudain trahi. On n'avait pas fini de voir débarquer un tas d'olibrius à la maison.

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J'espérais que les enfants sauraient garder la tête froide et ne pas oublier mon challenge au profit du miroir aux alouettes. Pour le moment, pas de problème, ils avaient assez à faire pour élever Mizar et le petit fêta son premier anniversaire avec le souvenir d'avoir bien grandi.

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Le plus dur restait à faire, comment les jeunes allaient-ils se tirer de son éducation ? Jusqu'à présent, il y avait toujours eu dans la famille, une grand-mère désoeuvrée, ne demandant pas mieux que d'abreuver les jeunes mamans de conseils et de recettes éprouvées.
-Pour qu'un bébé soit propre, il faut le coller sur le pot avant qu'il fasse dans ses couches. Si tu le laisses mariner dans son jus, il en prendra l'habitude, et tu seras obligée de laver ses draps jusqu'à plus d'âge. Ou encore
-Mais, il faut le faire marcher ce petit, sinon, il demandera toujours à être à bras, et tu ne t'en sortiras pas.
Et ces bonnes vieilles n'hésitaient pas à mettre la main à la pâte, tout en serinant au bambin les bases du vocabulaire. Mizar, fut éduqué au petit bonheur la chance. Aleph, y contribua en lui apprenant la propreté, Zaniath la marche, et Mahlaut et Ephraïm se partagèrent le plaisir de lui apprendre à parler.

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Si bien que Mizar n'eut pas à souffrir de lacune dans son éducation. Il atteint l'âge scolaire avec le titre de petite merveille. Mon challenge allait pouvoir se poursuivre. Restait plus qu'à veiller à ses études, et pour ça, Mahlaut et Ephraïm n'hésitaient pas à faire les devoirs à sa place, en plus des leurs, de manière à clouer le bec de l'assistante sociale, qui, ayant reçu des coups de téléphone malveillants pour signaler que sa mère menait une vie dissolue, l'avait particulièrement dans le collimateur.

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C'est pas que Mizar ait été plus feignant qu'un autre. Le gamin se débrouillait plutôt bien à l'école. Mais, y avait pourtant une chose inquiétante. C'était cette épidémie de grippe, qui les faisait tordre de douleur les uns après les autres, n'épargnant personne à la maison. Si par malheur Mizar venait à décéder, cela marquerait un point final à mon challenge. C'est pourquoi, malgré leurs coliques et leurs nausées, ils veillaient à ce que Mizar, le seul qui ne pouvait utiliser la machine infernale à remonter les barres, soit toujours frais et dispos. C'était plus du maternage, c'était le couvage en règle.
-Laisse Mizar, va t'amuser un peu, et puis tu feras une petite sieste après, on s'occupe de tes devoirs.
Il menait pas la belle vie, le petit ?

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Pourtant cette période ne restera pas dans les annales de la famille. Le train-train , quoi ! Ephraïm avait complété ses connaissances en mécanique. Il s'attaquait à présent à sa barre de créativité, mais ses tableaux, même s'ils ne méritaient pas le nom de croûtes, ne se vendaient guêre plus que 200 $. Quand je pense que mes oeuvres sont à présent côtées à plus de 2 000 $, c'est vous dire qu'il a encore du travail à faire avant de m'égaler.
Aleph, lui, passait toutes ses nuits sur le toît, espérant toujours rencontrer les extra-terrestres... en vain.
Zaniath se partageait entre ses anciens et ses futurs amants. Les anciens qu'elle considérait comme des amis, les nouveaux comme de simples pions, uniquement destinés à remplir son désir impossible et à rapporter un point pour le challenge. Bref, c'est pas qu'on s'ennuyait, mais c'était pas l'éclate.
Pour rompre cette monotonie, les enfants décidèrent de faire de grandes transformations dans la maison. Jusqu'ici, ils s'étaient contentés de changer quelques tapisseries pour renouveler le décor. A présent, ils puisaient sans vergogne dans le compte en banque, pour tout changer. Je me demande quelle allure aura ma maison quand cessera le tam-tam des marteaux et le ronron de la bétonnière.

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C'était donc ça ! 
Jeanne m'avait fait construire une maison originale, pas tape-à l'oeil mais bien pratique. Rien n'échappait à personne, les portes vitrées nous laissaient voir ce qui se passaient dans toutes les pièces. Et voilà qu'ils nous l'ont transformée en maison de bourges, genre château des Gothicks, manque plus qu'ils nous transforment le désert en prairie et ç'en sera fini de l'originalité, on se croira à Montsympa. Combien de pièces il peut y avoir maintenant ? Déjà que du temps de Kalliste et d'Hélios, y en avait une qui servait à rien... Ils se sont pas rendus compte que plus y a de pièces, plus on fatigue à grimper les escaliers pour un oui, pour un non ? Enfin, c'est eux qui les grimperont, moi je me cantonne au premier étage, et déjà beau que j'y grimpe au premier. Je connais des fantômes qui monteraient même pas sur un marche-pied.

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Fallait pas le dire trop vite qu'ils n'allaient pas transformer le désert en jardinet. Voyez, ils ont semé de la pelouse un peu partout. Elle a du mal à pousser, tu m'étonnes !  Bonjour les corvées d'arrosage. Vu de mon côté, c'est pas trop mal. Mais qu'ils z'aillent pas me raconter que c'était pour planquer le matos qu'ils ont fait tous ces travaux. A ce que je vois, les machines infernales sont toujours présentes un peu partout sur le terrain. Remarquez, ils z'auraient tort de les mettre ailleurs, c'est tout de même après l'effort qu'ils ont besoin de leur réconfort.

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Avec tout ça, j'ai passé mon temps à guetter les ouvriers, et j'ai un peu perdu le fil de mon challenge. Ils en sont où ? Ca avance les crac-crac de Zaniath ? Et les compétences d'Ephraïm ? Et a-t-il fini par les rencontrer les extra-terrestres, Aleph ? En me promenant dans la maison pour voir les changements de l'intérieur, j'ai entendu Mizar qui parlait tout seul.
-Moi j'en ai marre, on me dit jamais rien. Qui c'est Max ? Et ça veut dire quoi le challenge ? Les grands font rien que d'en parler, et quand je pose des questions, on me répond que je suis trop petit pour comprendre, qu'on m'expliquera plus tard. Mais c'est pas vrai que je suis trop petit, et puisqu'ils veulent rien me dire, je trouverai tout seul, na !  C'est pas pour rien que plus tard je veux être ultra-sim comme maman.

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Avec ma copine Anny, on a décidé qu'on serait des détectives. Tout ce qu'on trouvera, on se le dira. Mais Anny, elle trouve pas grand-chose, parce qu'elle est actrice, elle est toujours partie pour tourner son film. Moi j'aimerais aussi, bien faire du cinéma, mais ils disent tous que c'est pas pour moi, que j'ai pas le droit de choisir n'importe quoi comme métier, à cause du challenge. Et comme je sais pas ce que c'est le challenge, je comprends pas pourquoi j'ai pas le droit.

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J'ai demandé à maman, mais elle m'a répondu, tu comprendras plus tard. J'en ai marre des plus tard ! Maman, elle est gentille, mais elle travaille beaucoup. J'aime bien quand elle part travailler, on dirait une fusée. C'est pour ça aussi que j'aimerais bien être ultra-sim, pour m'envoler comme elle. Et elle atterrit pile devant la boîte à lettres, c'est bien calculé. Je sais pas qui c'est qui calcule, mais c'est quelqu'un de fort.
Et puis après, je file faire mes devoirs, parce que maman, elle a encore du travail à faire à la maison. Mais pour le challenge, cette fois. Il faut qu'elle interroge tous les gens qui passent dans notre rue. Et y en plein!  Alors, forcément, elle a beaucoup de travail.

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En ce moment, elle interroge rien que des acteurs de cinéma. C'est drôlement bien, c'est comme ça que j'ai rencontré Anny et aussi Grace Jolly. C'est vrai qu'elle est drôlement jolie. Si je serais grand, je me marierais avec elle. Mais je suis trop petit, elle m'a dit.

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Quand elle interroge les acteurs, maman, elle veut pas de moi dans ses jambes. J'ai pas le droit d'écouter les questions, il faut que j'aille apprendre à jouer aux échecs sur le balcon. Ou autrement, s'il fait un peu nuit, j'ai le droit de regarder dans le télescope un peu. Mais interdiction de regarder en bas, sinon, gare à mes fesses !  elle m'a dit.

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Et puis j'ai pas le droit d'aller me coucher dans mon lit, parce qu'elle ferme la porte à clé. Des fois j'entends des cris, et ça me fait peur. Heureusement que je peux dormir dans la chambre avec Mahlaut, parce que Mahlaut, je l'aime bien. C'est ma grande cousine, et c'est elle qui me raconte le plus de choses. Elle m'a dit de pas m'inquiéter, que c'était comme dans les films, des cris pour de rire, pas pour de vrai.
Mais moi j'aime pas trop, parce que maman, quand elle sort de la chambre, elle est toute triste. Sinon, elle a fini son travail, et ça c'est bien.

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J'aime bien aussi mon oncle Ephraïm, même s'il est plus grand que moi, d'habitude, on joue bien ensemble. Mais je sais pas ce qu'il a en ce moment, on dirait qu'il est maboul. Il est tellement pressé de tout savoir qu'il a même plus le temps de parler avec personne. SI !  Il parle avec un ami, que c'est que lui qui a le droit de le voir, n'importe quoi ! Des fois, il me dit :
-Là Mizar, tu le vois là ?
Mais j'ai beau ouvrir grand mes yeux, je vois rien-du-tout !  Il me fait un peu peur, j'espère qu'il est pas devenu fou.

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Les autres y disent que c'est un ami imaginaire et qu'il faut pas s'inquiéter pour ça. Moi, j'aimerais bien le voir quand même cet ami. Ephraïm, il m'a dit que c'était un lapin jaune qu'il lui manque un oeil. Ben dis-donc, moi j'aimerais pas un ami lapin, surtout avec qu'un oeil, j'aime mieux Anny.

Eh bien voilà, c'est pas plus compliqué que ça. Si on veut tout savoir sur tout, suffit d'écouter les enfants !
 

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Quand je disais qu'on n'aurait pas fini de voir débarquer des olibrius à la maison. Qui c'est qui avait raison, une fois de plus ? C'est sûr qu'à Vipercanyon, c'est peut-être mêêêêêrveilleusement sauvage et terrrriblement dépaysant, mais c'est le trou ! Alors, ces messieurs-dames du cinéma, pour occuper leurs soirées, ils ont le choix : c'est charentaises devant la télé ou ragots au comptoir du coin. Et de qui ils parlent les ragots ? Ben de nous pardi, Les Dubagne ! 
Les seuls qui voient pas l'intérêt d'avoir la jeunesse éternelle, si c'est pour la passer à faire du jogging devant chez nous, avec pour tout amusement celui de nous piquer nos nains de jardins. Vous pensez comme ça les a intéressés de voir de quoi on avait l'air, dans cette famille. C'est comme ça qu'on a assisté à un véritable ballet d'acteurs, de producteurs et de starlettes.

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Vous avez déjà vu Mourad Sharif et Grace Jolly, le gros là, c'est un producteur, Eddie Lairkon, de son petit nom. Comme il sait pas quoi faire de ses journées, et que de compter les mouches qui volent, ça n'amuse qu'un temps, il a pris l'habitude de venir traîner ses pompes italiennes à la maison.

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Comme de juste, il est au mieux avec Zaniath, qui s'est vite mise au diapason. C'est des
-comment vas-tu ma chérie, par ci, et des
-Et toi mon chou ? par là.
Voir toutes ces grosses légumes défiler, Zaniath, ça lui a redonné de l'appétit. Elle aurait bien dû se rendre compte, après le fiasco de son expérience avec le capitaine crochet, qu'avec les acteurs, les scènes d'amour, ça rend mieux au cinoche que dans la vie. Mais non !  Elle se figure qu'y a de l'espoir tant qu'elle n'a pas testé toute l'équipe du tournage.

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Elle le bichonne le producteur, moi je vous dis que ça. C'est même une honte de voir ça. Elle te le complimente à tour de bras, je vois pourtant pas sur quoi elle peut le complimenter, mais elle, elle trouve.
Elle lui fait des massages Vipercanyonnais, histoire de lui en boucher un coin. Lui qui ne connaîssait que les massages thaïlandais, il demande qu'à apprécier la différence. Elle se confond en sous-entendus et en rentre-moi dedans très explicites. Mais pour le moment, elle ose pas encore lui proposer le grand saut dans le jaccuzzi ou dans son lit. Elle préfère s'attaquer aux satellites qu'au gros ponte, des fois qu'il serait jaloux après.

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Le deuxième acteur sur lequel elle a fait ses armes, c'est Jack Leventreur. Il tourne dans un western et se vante à qui veut l'entendre qu'il est un sacré pistolet. Avec celui-là, pas de gants à prendre, elle a eu vite fait de l'amener jusqu'à la chambre. Mais bon-sang de bois, elle a vraiment pas de chance avec ses mômes. Mizar l'a surprise en plein "interrogatoire"
-Ca vous dirait d'aller faire un petit tour dans mon lit ?
Le pauvre gosse a enfin compris en quoi consistaient les séances ultra-confidentielles de sa mère. Fallait bien se douter qu'il allait pas grandir avec des oeillères toute sa vie. Désespéré, qu'il est le gamin !

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L'a fallu que Zaniath aille le trouver pour essayer de lui expliquer
-Faut pas pleurer comme ça chaque fois que tu me vois embrasser un acteur Mizar, Monsieur Lairkon m'a demandé si je voulais faire du cinéma, mais je dois m'entraîner pour les scènes de baisers langoureux.
L'avait pas l'air bien convaincu, le Mizar
-Pour du semblant, on dirait bien des vrais baisers, pas des baisers de cinéma Zaniath, elle trouve toujours le moyen de retomber sur ses pieds
-Ah, tu as remarqué !  Je suis pas encore au point. C'est pour ça que je dois m'entraîner, pour que ça ait l'air de faux baisers qu'ont l'air de vrais.
Mmmmouais, ni vu ni connu, je t'embrouille. Faudrait pas le prendre pour un idiot, non plus, le descendant des Dubagne !

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Heureusement, d'autres évènements l'ont empêché de trop se pencher sur la question. Je sais pas si c'est qu'ils sentent l'orage, mais les fantômes sont déchaînés. J'arrive plus à les contrôler. Tiens, celui de Laurent, c'est le pire. Il boude, parce qu'on l'a pas enterré dans notre petit cimetière familial. Oh, rassurez-vous, ils ont gardé sa tombe, mais... loin !  Il est tout seul comme un pestiféré au pied d'une montagne de sable, et il a même pas une petite fleur du souvenir. ALors, il boude, et il nous fait des reproches, à nous
-C'est quand même un monde, vous les vieux, on vient arroser vos pots de fleurs tous les quatre matins, et moi, on m'oublie dans mon coin, alors que je suis frais enterré.
-Il commence à nous casser les tibias, parce que les pieds, hein... y a longtemps qu'on en parle au passé.
-Si t'es pas content, t'as qu'à aller leur dire, que j'ai eu le malheur de lâcher. Il se l'est pas fait dire deux fois. Mais à qui il est allé chanter sa complainte du mal-aimé ? A Mizar, comme s'il y était pour quelque chose ! Tout ce qu'il a réussi, c'est à lui filer des cauchemars et le faire faire dans sa culotte.

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Bien entendu, Mizar a raconté sa rencontre avec le fantôme de Laurent à tout le monde.
-Tiens, moi aussi j'ai vu un fantôme !  s'est avisé Ephraïm,
-T'as vu un fantôme ? Et t'as pas eu peur ?
-Non, j'ai à peine sursauté, pourtant, il était vraiment effrayant, s'est rengorgé Ephraïm.
-Quelle tête il avait ? a demandé Zaniath, c'est que c'est elle la détentrice de la mémoire de la famille à présent
-C'était une femme, comme celle dont il y a le portrait dans ta chambre, mais en 1000 fois plus horrible.
-C'est Galatée, ta grand-tante, la soeur de l'oncle Hélios. Et tu me feras pas croire qu'elle est effrayante. C'était un ange, maman l'a toujours dit.

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-SI !!!  Elle est effrayante, elle ferait peur à n'importe qui, mais pas à moi, parce qu'Aleph m'a expliqué que c'était Max qui commandait tous les fantômes. Zaniath a fait mine de capituler
-Bon, elle était effrayante si tu veux, mais elle a regardé les autres en vrillant l'index sur sa tempe.
-C'est comme pour ton copain le lapin jaune...
-Bleu !  a corrigé Ephraïm, maintenant, il est tout bleu Zaniath a levé les yeux au ciel avant de demander à Aleph, devenu chercheur en médecine
-Pourquoi tu ferais pas des recherches sur la dégénérescence des neurones suite à leur sollicitation abusive ?
-Parce que j'ai pas que ça à faire, a coupé Aleph, d'un ton sec. J'écris une thèse sur la pollenisation par cellules transgéniques aliennes interposées. Pourquoi tu crois que je passe tout mon temps à guetter les aliens au télescope ? Pour le plaisir de le perdre ? Aïe, aïe, aïe, quand je vous disais, qu'y avait de l'orage dans l'air !

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Ca fait combien de temps que vous vous êtes pas confessés ? Si je vous demande ça, c'est parce que moi, ça remonte à ma première communion, c'est dire si ça fait un bail. Eh ben, aujourd'hui, je me rends compte que j'aurais dû le faire plus souvent.
Hier je m'embêtais ferme dans mon cercueil, parce qu'il a beau dire Laurent, c'est pas si souvent qu'on a de la visite au cimetière depuis que Kalliste est partie. Je m'embêtais donc, et pour m'occuper je me suis mis à resonger à ma vie, à mon challenge, ma famille, mes descendants. Un petit examen de conscience qui m'a remis les idées en place, j'ai eu comme qui dirait une révélation.
Ca fait maintenant des lustres que je commente leurs faits et gestes. Des lustres que je les étiquette, que je les surveille, que je les juge. Si-si, me dites pas le contraire !  Mais est-ce que je leur ai seulement laissé la parole une bonne fois ? Non !  Je suis là à les espionner, à reporter leurs conversations, mais j'ai jamais pris le temps de les écouter vraiment.

C'est en repensant à tout ce que m'avait appris Mizar, que je me suis dit : Mon gars Max, tu te crois toujours indispensable, mais faut reconnaître qu'ils se débrouillent très bien sans toi. Le seul grain auquel faut que tu veilles, c'est qu'ils n'oublient pas ton challenge. Le reste, c'est de l'excès de zèle.
Alors, j'ai pris de bonnes résolutions. Je sais, on est pas le premier de l'an, mais il est jamais trop tard pour bien faire, pas vrai ? Au lieu de jouer les mouches du coche, si je les laissais s'exprimer un peu à leur tour, les petiots ? Pour voir...