- …
-Tu ne dis rien ? Ah, c’est vrai, toi, tu as dû recourir à Benjamin.
-Tu m’en veux toujours Maxou ?
-Mais non ! C’est parce que t’as pas eu la chance de mourir avant moi.
Mais jamais, tu m’aurais trompé de mon vivant, pas vrai ?
-Ca, non ! Tu peux en être certain.
-Ben alors, ma poule, tu vois bien !

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Après les enterrements, ce qu’il y a de bien, c’est qu’on a de la visite. Tout le monde tient à venir présenter ses condoléances. Eliah, la première avertie, est venue soutenir le moral de Samson. Je suis pas sûr qu’elle ait choisi la bonne méthode.

-Samson, si ça peut te consoler, dis-toi que Sélène ne t’a pas toujours été fidèle.

-Hein ? Quoi ? (Il débarquait). Ah, tu parles de Romuald ! Mais c’était juste un flirt, ça lui plaisait de voir qu’elle était encore séduisante, malgré les années. Ca n’est jamais allé bien loin, tu sais. Un petit baiser de temps en temps. Si ça pouvait la contenter.

-Un petit baiser, c’est vite dit. T’as jamais vu ce qui se passait dans la voiture, moi, oui !

Elle te trompait, mon pauvre Samson. Tu ne devrais pas la regretter comme ça.

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Non, elle n’aurait pas dû l’affranchir. Le désespoir a cédé la place à la rage. Samson ne décolérait plus.

-Elle me trompait ! Elle me trompait ! Ah la traîtresse, l’ignoble femme ! Et moi qui me mourrais d’amour pour elle. Moi, qui lui faisais confiance. Attends que je la retrouve au cimetière, je lui ferai payer sa félonie !

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Si bien que lorsque Dirah, déléguée par ses sœurs pour venir lui présenter leurs condoléances, est arrivée, il était déjà consolé.

-Samson, on tenait à te dire qu’on partage ton chagrin. C’est une lourde perte, mais tu peux compter sur notre soutien.

-Quelle perte ? J’ai perdu quelque chose ?

-Mais… enfin, voyons… tu ne vois pas de quoi je veux parler ?

-Nan ! De quoi ? J’ai oublié mon portable quelque part ?

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-Zosma, je crois que ton père fait de l’Alzheimer. Il ne se souvient plus de la mort de ta mère, est allée confier Dirah.

-Papa ? T’es sûre ? Hier encore, il s’en souvenait. Il ne faisait que de la pleurer, s’est étonnée Zosma.

-Oui-ben, maintenant, il l’a oubliée. C’est triste de vieillir comme ça. Pourquoi vous ne prenez pas de l’elixir de vie, comme tout le monde ? J’ai aperçu un tas de bombonnes dans le jardin. Y en avait au moins une soixantaine.

-Parce qu’on ne peut pas. Parce qu’on en a marre de ce challenge qui dure, qui dure, et qu’on ne voudrait surtout pas rallonger la sauce, l’a informée Zosma.

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Y z’en ont marre de ce challenge ! Qu’est ce que je devrais dire, moi !

Ils y consacrent, quoi ? 80 ans, 83, dans le pire des cas. Tandis que je les suis depuis… sept générations, près de 500 ans. Et j’entends toujours les mêmes jérémiades. Je m’attache aux mômes, puis ils deviennent des vieux shnocks pénibles, qui inventent des caprices insensés pour accepter de mourir heureux. Ah, ma pauvre Jeanne, ce qu’il faut pas entendre ! Est ce qu’on est allés chercher midi à quatorze heures avant de mourir, nous ? On se suffisait, on n’avait pas besoin d’autre chose.

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Où j’en étais ?

Ah-oui, aux vieux schocks pénibles. Regardez un peu le Samson. Avec Benjamin, tiens, puisqu’on en parle ! Vous m’avez vu jouer à des jeux aussi débiles à la veille de mourir, moi ? L’a pas compris que Benjamin guette son héritage. Ca crève les yeux, pourtant ! Vous savez ce qu’il a inventé ? Il lui a demandé d’emménager. Pour qui, pour quoi, je vous le demande ? Le seul truc que je voyais de positif là-dedans, c’est qu’il pourrait plus boire d’élixir.
Ben, il m’a surpris, Benjamin. Il va peut-être me rapporter un point. Il aspire à la connaissance. Mais-voui, mais-voui ! Seulement, je peux vous dire qu’il est loin du compte. Pas la peine de vivre aussi longtemps pour être aussi peu avancé dans ses études.

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Allez, re-pleurs !

Samson est venu rejoindre Sélène. Il est mort heureux comme un pape, grâce à son pote Benjamin qui lui a tenu la jambe jusqu’à la dernière minute.

Outre son aspiration à la connaissance, Benjamin avait d’autres vertus cachées. D’abord, il avait 10 000 $ d’économies. C’est mieux que 1 000 ! Et puis, il est général, faut pas l’oublier. Alors, le manque à gagner avec les vieux qui sont partis, on va un peu le récupérer en lui pompant sa paye. Quand il aura réussi à compléter ses barres de connaissance (Y a du boulot !) on verra à lui trouver une petite mort sympa. Pas question de le voir mourir de sa belle mort en platine. Aaaaah, je tiens ma vengeance !

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Chez nous, on s’appelle pas Benjamin, les barres de compétence, on les complète, quand, soit-disant, on aspire à la connaissance. Après le nettoyage, Nathel vient de terminer le physique. Bon, il a l’air un peu à la masse, mais même s’il s’est écroulé sur le poteau d’arrivée, il l’a quand même remplie, sa barre !

Si vous êtes un tant soit peu attentifs, vous remarquerez la plantation de bombonnes à l’arrière-plan. On aurait pu en avoir trois fois comme ça, si on avait été au courant des règles avant ! Ca m’ennnnnerve, ces règles qui changent tout le temps !

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Et youp là ! Encore une merveille.

Pas qu’il ait pas encore dégusté avec la mort de Samson, mais Rigel s’en est remis !

Hou, qu’il est vilain ! C’est la dioxine qu’a frappé. Ennnfin, après un relookage, on arrivera peut-être à en tirer autre chose que ce gugus crépu.

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Ah, l’innocence des enfants ! Rigel est très fier d’avoir bien grandi. Et il se trouve beau, lui !

Me demande s’il faut le détromper ? Ca risque pas de le traumatiser, dites-moi ?

C’est marrant, de mon temps, les gosses, on se demandait pas si on allait les traumatiser. On décidait, et ils faisaient. Mais maintenant… on a découvert que c’était d’un fragile, l’équilibre des mômes ! Faut pas leur filer une taloche, même s’ils l’ont cent fois méritée, ça risquerait de les traumatiser, les pauvres choux ! Et le traumatisme des parents, accablés par des gosses infects,  qui s’en soucie ? HEIN ?!!!

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Remarquez, les nôtres, on n’a pas à s’en plaindre. On a demandé à Merak de copiner avec la jardinière, et il s’y emploie. On lui a, AUSSI, demandé de copiner avec la livreuse d’épicerie et il a pas demandé le pourquoi du comment de la chose. Il fait ce qu’on lui demande de faire, lui ! Non-mais des fois, c’est pas les gamins qui vont faire la loi !

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Ca ne les empêche pas d’être très heureux à la maison. Qu’on vienne pas me dire le contraire. Et pourquoi ? Parce que, nous, les adultes, on sait ce qui est bon pour eux. Par exemple, on sait que Merak va devoir faire du sport s’il veut perdre sa brioche. Ben, ça m’étonnerait qu’il refuse, le fils idéal, s’il veut rester idéal. Même en pleine crise d’adolescence, il a plutôt intérêt à faire ce qu’on lui demande.

Meuh-non, je suis pas vieux-jeu. Je suis… comment dirais-je ? La sagesse incarnée. Même si c’est pas gravé sur ma tombe, à cause de ces escrocs des Pompes Funèbres de Vipercanyon.

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Zosma remplit doucettement ses barres de compétences, elle aussi. Faudrait pas oublier son aspiration à la connaissance. Mais elle a beaucoup de mérite, en plus de son travail, elle se permet de mener deux liaisons de front. Vous connaissez le Comte, vous devriez voir l’autre !

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Tiens, regardez-moi cette horreur ! Je sais pas si je préfèrerais pas encore avoir un petit vampire qu’une tête de guignol pareille. Nan, je mens, je suis CERTAIN que je préfèrerais.

Mais qu’est ce qu’elle peut bien lui trouver ? Il a les traits taillés au burin, le nez épaté et la bouche… une bouche de métro, je peux pas mieux dire. Y a pas de doute, c’est un NPC.

La malédiction des gants a encore frappé.

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Mais je vous ai pas dit le pire. C’est que Zosma le trouvait tellement irrésistible, qu’elle s’est fiancée avec lui, cette idiote. Tu m’étonnes qu’il l’ait trouvé paradisiaque, le rendez-vous.

Et mon comte alors ? Ca me plaisait bien, moi, un peu de sang bleu dans la famille.

D’autant, qu’elle a rencontré son jardinier des dimanches, juste après un rendez-vous, paradisiaque lui aussi, avec Colin Jourdan. Faut que je vous le raconte.

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Elle avait invité Colin chez Londost, le resto le plus huppé de la ville.

Vi, je sais que sur la photo elle est avec l’épouvantail, mais c’est pour que vous vous rendiez compte de l’endroit. Forcément, avec Colin, c’était la nuit, et les photos de nuit…

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Tiens, tant qu’on y est de revoir l’horreur, autant vous affranchir tout de suite. Y a pas que le physique qui me déplaît chez lui, y a l’aspiration : l’Amour !

Il était encore moins chaud que moi pour se fiancer à Zosma. Mais elle a su l’embobiner en lui promettant monts et merveilles. Entre autres, qu’il aurait plus besoin de se baisser pour arracher les mauvaises herbes. Qué malheur !

Allez, revenons à nos moutons.

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Elle était donc arrivée au Londost de nuit, et Colin était tout ce qu’il y a de plus ravi.

-Charmante Zosma, vous avez le goût sûr. Je connais la réputation de cet établissement, on y mange royalement. Des mets extraordinaires comme on n’a pas souvent l’occasion d’en servir par les temps qui courent.

-Heu, je pensais bien que ça vous plairait, Colin, vous êtes tellement raffiné vous même. Issu d’une si grande famille. Vous ne sauriez vous contenter d’une gargote. Si vous voulez bien me suivre, j’ai réservé une table dans la meilleure salle.

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Une fois installés par le maître d’hôtel, dans une salle où brûlait un feu de cheminée, Zosma prit connaissance du menu

-Vous aviez raison Colin, il y a des mets extra. Je prendrais bien des crevettes sauce citron vert, on n’a jamais l’occasion d’en manger, le désert est si loin de la mer. Où croyez-vous qu’ils se les procurent ?

Elle cause bien, Zosma, surtout depuis qu’elle fréquente la noblesse. Même si elle est un peu avariée, la noblesse. J’espère pour elle que les crevettes sont plus fraîches.

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-Ils les font venir directement de la mer Morte, lui expliqua Colin.

-Vous m’en direz tant !  Mais, elles étaient vivantes, elles, au moins, s’inquiéta Zosma

-Tout ce qu’il y a de plus vivantes. Ils les font mariner vivantes dans le citron vert, c’est pour cela qu’elles sont succulentes. Elles sont pour ainsi dire, à peine mortes.

-Ah ! (elle commençait à regretter son choix) et vous même, Colin, qu’allez-vous choisir ? La serveuse s’impatiente

-Laissez-la donc s’impatienter, je déguste mon apéritif. Hmmm, ce bloody-mary est un velours pour l’estomac.

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Quand il l’eut lampé jusqu’à la dernière goutte, il commanda du gratin de macaronis.

Zosma se récria

-Oh, vous n’allez pas manger des nouilles, c’est d’un commun !

-Commun dites-vous ? Je n’ai jamais eu l’occasion d’y goûter.

-Vous me surprenez, chez nous, c’est la première chose qu’on apprend à cuisiner avec les sandwiches à la viande.

-Saignante, la viande ?

-Ben, heu, nous, on a l’habitude d’y mettre du jambon. Mais rien n’empêcherait d’y mettre des tranches de rosbif saignantes, se reprit-elle devant son air déçu. Vous ne voulez pas goûter mes crevettes, plutôt ?

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Elle a réussi à lui refiler ses crevettes « presque » vivantes, préférant se réserver pour le dessert.

-Aimez-vous les enfants, charmante Zosma ? s’enquit Colin.

-Je les adore. Pas vous ?

Il partit d’un grand rire sonore

-Mon plus grand rêve serait d’avoir une descendance, nous manquons un peu de sang neuf, dans la famille, mouhahahahaha !

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-Comme c’est curieux, avoir une descendance, c’était le rêve de mon ancêtre, Max Dubagne.

-Max… Du Bagne ?  Intéressant, souligna le comte. J’apprécie particulièrement les particules.

-Ben-oui, Dubagne ! Vous avez dû en entendre parler. On ne connaît que lui dans la région. C’est vrai qu’il était un peu particulier. Nous avons conservé son fantôme à la maison. Il veille sur sa descendance comme un véritable patriarche.

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Bon, on va pas s’éterniser sur le malentendu. Elle a pas encore toutes les connaissances, Zosma. Elle fait des efforts pour lutter contre le langage SMS et les fautes de français volontaires, c’est déjà bien.

Toujours est-il qu’à la fin du repas, ils étaient, trrrrès proches, si vous voyez ce que je veux dire. Alors, aller me déterrer un épouvantail du fin fond de son champ, vous comprenez ma déception.

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Ah-ben, tiens, parlons z’en des déceptions ! Maintenant qu’il a maigri et qu’il se trouve super canon, Merak a choisi son aspiration : l’amour ! Je m’étais réjoui trop vite, il nous la fait sa crise d’ado boutonneux. J’espère que ses parents vont lui faire la morale, qu’il se prenne pas pour le coq du village. On a eu assez de Zaniath pour jeter l’opprobre sur la famille. Des baisers, tant qu’il en veut, mais que ça n’aille pas plus loin, sinon…

Sinon, qu’est-ce que je peux y faire, maintenant que je rentre plus chez eux ? Suffit qu’ils restent bien au chaud pour ne jamais croiser mon chemin. Va falloir qu’on se rebiffe. Ca rime à quoi de rester parqués dans le jardin ? On veut pouvoir aller PARTOUT !

Et je signe : le comité de libération des fantômes.

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Et voilà ! Mizar est allé lui dire notre façon de penser.

Aaaah, ils croyaient s’être débarrassés de nous en vendant nos lits. Ben, ils se sont trompés. On est de retour, et plus virulents que jamais ! Avec toutes ces aspirations à la connaissance, on risque de faire plus d’heureux qu’à notre tour. Mais pour les toqués de l’amour, ça va saigner, comme dirait mon pote le vampire.

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AAAAHHHH !
C’est quoi ce machin ? Une chauve souris dans la maison, on aura tout vu !
Ah-bon, c’est que Zosma qui vole à son rendez-vous.
Hé-oui, parce que figurez-vous que Zosma a rejoint le monde des vampires. Finalement, le comte a supplanté le jardinier.
Que je vous raconte, comment tout ça est arrivé.

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Faut jamais dire, fontaine, je ne boirai pas de ton eau. La preuve : Colin était tellement ravi de son rendez-vous avec Zosma, qu’il s’est pas contenté de lui apporter un énorme bouquet de roses, cette fois. Il est venu avec une énorme fontaine cachée dans un petit sac poubelle. Ca coûte, je sais pas combien, des fontaines comme ça, mais cher !
Comment vouliez-vous que Zosma résiste à une telle preuve d’amour ?

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Alors, bien sûr, elle a invité son vampire pour le remercier. Et ça méritait bien un gros baiser, pas vrai ? Elle pouvait pas savoir qu’il en profiterait pour la mordre dans le cou. C’était sa manière à lui de lui prouver son attachement. Parce que, attention, il mord pas n’importe qui, faut déjà être dans ses petits papiers.

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Remarquez, il a bien failli nous la faire crever. A-t-on idée de mordre à 6 h 58 ? L’a bonne mine d’être toujours en train de faire remarquer qu’il doit se sauver à cause du soleil, et de nous laisser NOTRE vampire, cuire sous les rayons.
On s’est empressés de lui acheter un cercueil flambant neuf, assorti à la baignoire folamour où ils s’étaient prélassés, une bonne partie de la nuit. Et y z’avaient pas fait que de s’y prélasser, en plus !
La question qui se posait maintenant, c’était de savoir où stocker ce sacré cercueil. On allait quand même pas le laisser dans le jardin, pour que les voisins critiquent. C’est pas qu’on soit sensibles au qu’en dira-t-on. Ca se saurait ! Mais c’est pas la peine d’exposer ses petites misères non plus.