a1_benjamin

Benjamin est mort. J'irai pas jusqu'à dire "enfin". Depuis le temps qu'il promenait sa tête de pignouf dans le quartier, j'avais fini par m'y habituer. Je me souvenais à peine que j'avais de bonnes raisons de lui en vouloir. Je suis pas du genre rancunier... QUI a prétendu le contraire ? Ooooh, Z'allez pas commencer ! Bon, alors je vous raconte la triste mort de Benjamin ou vous continuez à me contrarier et vous saurez rien ? Ha-ha, ça calme !
Donc, Benjamin était allé répondre au téléphone selon sa sale habitude. Vous z'allez pas me dire qu'il était le seul à  pas avoir remarqué que c'était jamais à lui qu'on demandait à parler. Nan-mais, à croire que ça lui plaisait de jouer la demoiselle des Postes. Tout le monde finissait par le connaître. Si on appelait chez Dubagne, on était sûr de tomber sur lui
-Ah, salut Benjamin, est ce que Khali est disponible ? Et si c'était pas Khali, c'était Ophelia ou Tanguy. Nan-nan, pas Benjamin.
-Aaaah, non ! Elle est occupée !
Il aurait pas été mieux inspiré d'aller récolter nos simflouzes qui se racornissaient au soleil, dites-moi ?

a1_devoirs

Cette fois, c'était pour Ophelia, son frère adoptif Cédric, s'inquiétait de ne pas avoir de nouvelles
-Dis-lui que là j'ai pas trop le temps, j'ai une tonne de devoirs à faire. Je le rappellerai ce soir, lâcha-t-elle.
Finalement, c'était assez pratique d'avoir un répondeur humain, on pouvait adapter la réponse. Pas comme ces répondeurs qui vous serinent le même refrain insipide. D'ailleurs, y en a qui aiment pas ça, ils raccrochent sans laisser de message. Tandis qu'avec Benjamin, on savait toujours de qui, de quoi.

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-Benjamin, tu viens pas manger ? J'ai préparé le dîner, invita Khali en s'empiffrant son 79ème sandwich au fromage fondu. Comment je le sais que c'était le 79ème ? Vous croyez que j'ai que ça à faire de tenir les comptes ? Nan-mais, Khali, elle, elle prend le temps d'inscrire tous les jours dans son journal intime les évènements de sa journée et le décompte des fromages fondus, c'est THE évènement incontournable. "Aujourd'hui, j'ai mangé mon 79ème sandwich au fromage et j'en raffole toujours autant. Fromage fondu, fromage fondu, fromage fondu, que ton goût me semble exquis, que ta saveur m'enchante, que ton odeur m'affole, de toi, je ne me lasserai jamais".
Bon, la poésie de Khali sur le frometon, je vous avoue que je m'en passerais. Si seulement elle pouvait se contenter d'inscrire le nombre sans commentaires... M'enfin, c'est SON journal intime, je suis pas obligé de le lire non plus, vous me direz. La petite Fawsia s'était levée du lit toute seule pour aller jouer avec son xylophone, toujours affublée de ce pyjama de nounours -pour pas attraper froid-, quand j'ai aperçu dans la cuisine une silhouette horriblement familière.

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J'aime pas la voir rôder chez moi, celle-là. Des fois, elle pète les plombs et elle fauche n'importe qui au passage. Rigel en sait quelque chose. M'enfin, là, elle se dirigeait vers la bonne cible
-Benjamin, Benjamin, lui sussurra-t-elle d'une voix caverneuse
-Voui ! Allo ! Qui m'appelle ?
Le Benjamin, planté devant le téléphone, espérant... espérant quoi ? Je vous le demande. Qu'il allait sonner pour lui, pour une fois ? Il a pris ses rêves pour des réalités. Z'allez pas me dire qu'il faut pas s'en tenir une couche pour croire qu'on parle au téléphone sans avoir décroché le combiné. M'enfin, c'est Benjamin, faut pas trop lui en demander.

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-Benjamin ! insista la faucheuse, tandis qu'il s'était rendu compte de sa bêtise et s'était enfin décidé à décrocher, repoussant d'une main impatiente l'importune qui interférait avec sa conversation téléphonique.
-Minute, Khali, j'arrive pas à entendre. Et si tu pouvais éteindre la radio par la même occasion, pour le tamouré, c'est pas le moment.
-BENJAMIN, POSE CE TELEPHONE !!
Ouh-la, ça sentait le vinaigre. La faucheuse, j'ai appris à la connaître, et la patience, c'est pas son fort. Quand elle décide que c'est l'heure : c'est l'heure. Alors, le Benjamin de 78 ans, qui se paye du rabio de vie terrestre, comme si 400 ans à faire suer le peuple c'était déjà pas assez, ça commençait à l'agacer sérieusement. Dé-com-po-sé qu'il était le Benjamin quand il s'avisa enfin de sa présence. Il était pâle comme un linge et ses genoux s'entrechoquaient.
-Heu...ma...madame ? Vous désirez ?

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On choisit pas toujours bien son moment, et pour Fawsia aussi, c'était l'heure. L'heure de grandir, ce qu'elle fit sans trompettes ni crécelles. Comme elle avait qu'une peur, c'était qu'on lui organise une fête d'anniversaire, elle était servie. Elle se contenta du titre de bébé précoce, ce qui était déjà pas si mal. Si Khali avait seulement quitté une minute son sandwich pour prendre le temps de lui faire une chatouille, elle aurait été un miracle de la nature comme les autres. Mais Khali, quand elle est engluée dans le fromage... faut déjà pouvoir l'en décoller.

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-Maman, c'est qui les jolies dames ? Maman, c'est qui les jolies dames, répéta Fawsia, obnubilée par les filles des îles qui vous font croire que vous partez vous la couler douce en croisière, alors qu'en fait, vous les revoyez jamais. Une fois que vous avez pris le ticket pour le grand voyage, elles retournent pointer à l'agence d'intérim en attendant le prochain gogo, et le grand voyage, il se termine à deux mètres sous terre au fond du jardin. Je suis bien placé pour le savoir. Heureusement qu'on peut prendre l'air de temps en temps, mais l'air des îles, je l'attends encore.
M'enfin, s'il elle s'imaginait que Khali allait lâcher son fromage pour répondre. Elle s'appelle pas le corbeau. Elle a ignoré la requête et continué à se goinfrer. Ben-oui, on peut pas appeler ça autrement.

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Se rendant compte qu'elle parlait à un mur, Fawsia décida d'aller voir de plus près ce que c'était que cet intermède sur fond de tamouré.
-Tu pars en vacances tonton Benji ? Tu vas avec les jolies dames ? T'en as de la chance !
Je vous ferai remarquer, qu'elle en avait que pour les danseuses, la faucheuse, elle la voyait pas. Mais le Benjamin, lui, justement, il voyait que la faucheuse qui lui tendait le coktail qui tue. De même, il voyait pas l'ombrelle, -que c'est quand même une charmante attention qu'elle a, la grande-, il voyait que les serpents sculptés s'entremêlant sur le gobelet, et il claquait des dents,en déclinant l'invitation
-N...Non-merci, j'ai pas très soif.
-On te demande pas d'avoir soif, on te dit de boire ! ordonna la faucheuse en lui collant le verre d'autorité entre les mains pendant que les danseuses se trémoussaient en scandant "et glou et glou".

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La mort de Benjamin, tout le monde s'en fichait royalement. D'habitude, c'est quand même embêtant de les voir tous essuyer des larmes, éclater en sanglots, sombrer dans le rouge... là, rien ! La seule qui ait poussé des cris d'orfraie en voyant l'urne, c'est Fawsia, mais les cendres de Benjamin n'y étaient pour rien. Enfin, si... Elles gênaient ! 
-Maman, maman, faudrait enlever ça, je peux pas décrocher le téléphone.
-Demande à Ophélia d'aller le mettre dans le jardin, répondit Khali, qui attaquait son 80ème sandwich.
Vous avouerez... la vie est mal faite. Le téléphone, c'était justement Benoît Pasquier qui voulait parler à Benjamin, parce qu'ils ne s'entendaient plus comme avant. Et moi, je peux lui prédire que ça ira pas en s'arrangeant.

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-C'était qui les jolies dames ? C'était des danseuses de la télé ? redemanda inlassablement Fawsia. Celle-là, on peut dire qu'elle a de la suite dans les idées.
-Quelles jolies dames ? interrogea Khali qui n'avait pas quitté son sandwich des yeux, de peur... de peur de quoi, qu'on le lui pique ? Bref, elle avait rien vu, rien entendu. Juste quand sa fille avait dit qu'il y avait un truc qui gênait. C'était quoi, déjà le truc ?
-C'était les accompagnatrices, les G.O. du club des macchabées, l'informa Ophelia qui, elle non plus n'avait pas versé une seule larme. Et pourtant, y aurait eu de quoi. En tant que son meilleur ami, Benjamin lui avait laissé 330 $ en héritage. 330 $ pas un de plus, et c'était la seule héritière. Mais il en faisait quoi, de son pognon, le pinocchio ? Je commence à croire qu'il menait une double vie. Comme si une seule, interminable, ne lui aurait pas suffit.

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Je vous jure que y a des claques qui se perdent. Alors que jusque là Khali avait répondu du bout des lèvres aux questions de sa fille, de peur de manquer une bouchée et qu'après le sandwich soit pas frais... Je vous ai pas dit ? Mais c'est qu'il faut que le fromage soit encore coulant pour qu'elle accepte de le noter dans ses décomptes. S'il est refroidi, elle le trouve mauvais et elle nous en fait une maladie. Enfin, là, voilà Khali qui se vexe qu'Ophelia réponde à sa place.
-Le club des macchabées ! Mais tu te rends compte de ce que tu dis ? Tu vas me traumatiser la petite. Ne l'écoute pas, Fawsia, Benji, il est parti avec ses amies faire la fête. Mais ne t'attends pas à ce qu'il revienne, il y avait longtemps qu'il en parlait. Un de perdu, dix de retrouvés, c'est pas les tontons qui te manquent.
-Oui, je sais, y a tonton Farhid...

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-...tonton Farhid, tonton Kaphir, tonton Zeneb... et même tonton Tanguy, si tu veux, y a pas de raison. Tu accepterais qu'elle t'appelle tonton, n'est ce pas ? demanda-t-elle à Tanguy, que l'odeur de graillon avait arraché à ses études de mécanique, où il s'efforçait d'atteindre le niveau 8.
-Mais bien sûr, tu peux m'appeler tonton. Heu, tu manges pas ton fromage, ma puce ? interrogea Tanguy, pas contrariant pour un simflouze.

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-Ben-heu... j'ai pas trop envie de le manger, ça sent mauvais ! expliqua la gamine, qui savait pas, pauvre petite, qu'elle avait pas fini d'en avaler, du fromage qui pue.
-Moui... c'est vrai que ça sent pas très bon, à la longue, cette odeur ça devient un peu écoeurant, admit Tanguy. Mais, tu peux bien te forcer un peu, tu vois, moi je me force bien.
-Tu te forces ?! Comment ça, tu te forces ? Je croyais que tu aimais ça, toi le fromage, d'abord, s'indigna Khali

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-Au début, je dis pas, mais là, comme je le disais à Fawsia, à la longue, ça devient écoeurant. Je rêve d'un plat de spaghettis à l'italienne, avec de la sauce tomate et des petits poivrons, hummm, rien que d'en parler, j'en ai l'eau à la bouche. Je crois que je vais aller m'en cuisiner.
-Maman, c'est quoi les spaghettis ?
-C'est rien de bon ! Crois-moi, chérie, y a rien de meilleur que les sandwiches au fromage fondu. Tu me crois, au moins ?
-Oui, enfin, je sais pas, j'ai jamais goûté autre chose. Mais si tu dis que c'est bon, je vais me forcer.
-Comme tout le monde, compléta Ophelia qui venait de terminer le sien. On fait que ça, de se forcer, ici. Mais qu'est ce qu'on ferait pas pour que tu te promènes en platine, hein Khali ?

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-J'en ai assez ! Puisque tout le monde est contre moi, je quitte la table. Tu vois ce que tu as fait, avec ton histoire de nouilles ! reprocha Khali en jetant à Tanguy un regard haineux. Ce qui eut pour effet de le rasseoir plus vite qu'il s'était levé.
-Ne te fâche pas Khali, je sais pas ce qui m'a pris. Je vais le manger ton sandwich, je n'en mourrai pas, après tout, dit-il en se forçant une fois de plus.

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-Tu verras, c'est pas si mauvais, suffit de pas respirer, moi j'ai réussi à le finir, l'encouragea Fawsia tandis que sa mère, au téléphone, prenait toute la tribu à témoin de l'ingratitude de Tanguy.
-Oui, tu te rends compte, Kaphir, il a dit que c'était écoeurant, se plaignait-elle.
-Il avait peut-être un peu raison, approuva Khaphir au bout du fil.
-Tu n'y connaîs rien, passe-moi Zeneb ! ordonna Khali, et comme Zeneb, qui n'en avait rien à battre du fromage fondu, mais sortait d'un rendez-vous paradisiaque de plus, était d'humeur à faire plaisir, il abonda dans son sens, en en rajoutant une couche
-Depuis ton départ, on n'en a jamais remangé, j'en arrive presque à le regretter. Alors Khali, jugea que c'était bien le meilleur de ses frères et l'invita à venir faire connaissance avec sa nièce et sa cousine Ophelia.

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Fawsia tint à accueillir elle-même ce tonton providentiel qui sortait de nulle part.
-Bonjour, Zeneb, paraît que tu es mon tonton, comment ça se fait que je t'ai jamais vu ?
-Ah, tu dois être Fawsia. Dis-donc, quelle belle chemise de nuit tu as, ma chère... Ca c'est tout Zeneb, il sait parler aux femmes, même les embryons ne résistent pas à son charme
-Voui, t'as vu ? C'est plus beau que les pyjamas, on dirait une robe de princesse, répondit Fawsia flattée, en se tortillant comme un ver. Comment ça se fait que je t'ai jamais vu ? insista-t-elle, l'effet du compliment dissipé
-Parce que je suis à l'univ, mais ma maison, c'est ici quand même, expliqua Zeneb. Au fait, ta maman est là ? J'aurais plein de choses à raconter.
-Voui, elle est dans la cuisine, je crois qu'elle te prépare des sandwiches au fromage,
-Ah-oui, zut, flûte, mais fallait bien que je m'y attende, soupira Zeneb en pénétrant dans la maison.