A1cimetiere

Ca fait tout drôle de se retrouver chez soi après six mois d’université. Ma première visite a été pour le cimetière. Y a pas de miracle, ma tombe est toujours là, à côté de celle de Jeanne. Par contre, le miracle, c’est qu’ils me l’ont laissée de traviole. Je sais pas pourquoi ils nous ont orienté le cimetière Nord/Sud. Nous les fantômes, on se plaît la tête à l’Ouest et les pieds à l’Est. Cherchez pas pourquoi, c’est comme ça. Bien sûr, les vivants, ils se figurent qu’on en a rien à cirer de l’orientation. Grave erreur ! La tête au vent, les pieds au frais, voilà comment on se plaît, nous ! Nan-mais on a beau les remettre dans le bon sens dès qu’on se fait une petite virée, on les retrouve toujours Nord/Sud. Ils se lasseront avant nous, c’est moi qui vous le dit. On a l’éternité pour nous.

A1neuf

Alors, quoi de neuf ? J’ai demandé à Jeanne. Mais Jeanne, vous la connaissez, six mois sans moi, elle est larguée.
- Qu’est ce que j’en sais, Maxou ? Ils vivent leur vie, j’ai pas à m’en mêler. Ils me raconteront quand ils seront morts.
Ca c’est bien d’elle : Toujours peur de déranger.
- Tu pouvais pas aller y jeter un œil de temps en temps ? Même sans te faire voir. Vois-moi, je me contente de faire le tour du jardin, je regarde par les fenêtres et je sais tout. J’ai même pas besoin d’entrer. Faire peur aux vivants, je laisse ça aux nouveaux, y a longtemps que ça m’amuse plus. Du moment qu’ils viennent pas dans le jardin quand je fais mon petit tour du soir. Ah-ben oui, parce que le soir, le jardin il est à nous ! Eux le jour, nous la nuit ! Si chacun y met du sien, y a pas de raison de se gêner. Même Tanguy qui pourtant rêve de voir un fantôme plus souvent qu’à son tour, on lui fiche une paix royale.
Mais je cause, je cause… Bon-ben, puisqu’elle a rien à me dire, je m’en vais aux nouvelles, moi ! T’inquiète ma Jeanne, je te raconterai. -Je dis ça, mais ça m’a pas l’air de la passionner des masses ce que je raconte. Elle passe sa mort à rêvasser. Je me demande bien à quoi, par exemple.

A2decompte

Je l’avais presque oubliée celle-là : l’odeur du fromage fondu. Elle m’est revenue de plein fouet. Mais qu’est ce que je fais ici ? J’étais bien mieux avec les jeunes, au moins, il se passait des choses, tandis que là… je les aurais quittés hier, j’aurais pas vu de changement.
Alors, les sandwiches au fromage, t’en es où dans le décompte, Khali ?

A2invite

Ah-mais, c’est qu’ils ont une invitée ! La tronche de cake de l’invitée, je vous dis pas : Cécile Dupré en blonde ! En tous cas, elle doit pas en manger souvent du fromage fondu, la veinarde. Ben-nan, sinon elle serait pas en train de s’extasier :
- Vous êtes vraiment une fine cuisinière Khali. J’en ai jamais mangés d’aussi bons. Juste dorés à point, le fromage bien fondu qui coule si on y fait pas gaffe. Mais vous inquiétez pas : Je fais gaffe !
Et l’autre qui fait la modeste :
- Ouais, je me défends pas mal. C’est rare que je les rate. Le sandwich au fromage fondu, c’est tout un art, Sonia

A3fromage

Tiens, elle s’appelle Sonia, la tronche de cake ? J’espère que c’est qu’une townie. Qu’ils ont pas l’intention de me ramener « ça » dans la famille. 8 générations que je tremble à chaque nouvelle naissance en me demandant à quoi ils vont pouvoir ressembler. Jusque là, on s’en est pas mal tirés, mais faudrait pas tout remettre en cause. Enfin, pour la neuvième on est parés. C’est toujours pas Sonia qui me la mettra au monde celle-là.
C’est une vraie passionnée, dites-donc. Elle se lasse pas d’écouter Khali lui vanter les mérites de son frometon. Le problème, c’est que moi que ça passionne pas plus que ça. -Pour pas dire pas du tout- je suis obligé de me farcir le discours sur la température idéale de la matière grasse et le genre de poêle à fond anti-dérapant qu’il faut toujours avoir chez soi pour pas que ça colle. Ouais, Tefal, vous me l’avez ôté de la bouche.
ALORS ?!! C’est pour aujourd’hui ou pour demain, le décompte ?!

A3grossir

- Vous en mangez souvent ?
Ben, pas qu’un peu ! Mais Khali fait sa chochotte :
- Souvent, souvent… ça dépend ce qu’on appelle souvent. Disons…
C’est ça, disons toute la journée. Le matin, au lever, à 10 heures pour le petit en-cas, à midi, ça va de soi. A 14 heures pour la pause-café et à 17 heures pour le thé, et le soir re-belote pour le dîner et encore un petit pour la route avant de commencer sa nuit, mois j’appelle ça souvent. Pas vous ?
- Disons, chaque fois que j’ai un petit creux.
- Vous ne craignez pas de prendre du poids ? C’est quand même riche en calories.
- Ah-nan, je suis stabilisée. Je peux en manger autant que je veux, je prends plus un gramme. Voyez, j’en suis à mon…
Elle est stabilisée, qu’elle dit. Stabilisée à : si je prends un gramme de plus j’éclate !
Han-naaaan ! J’ai pas pu me retenir, j’ai pas entendu le nombre. Elle en est à son combientième ?
- CENT CINQUANTE !! Ben, dites-donc, on peut dire que vous aimez ça, vous alors !
Ouf, sauvé ! Merci Sonia

A3sauves

Enfin sauvé… faut le dire vite. Reste quand même 50 sandwiches à s’enfiler dans la foulée. Qu’est ce qu’elle pourra bien faire après, Khali ? Ca doit pas être facile de se recycler quand on a pris de mauvaises habitudes. Elle continuera, vous croyez ? Ou bien elle rêvera d’autres plats. Du chili, du homard, du cheese cake. Nan, parlez pas de cheese cake, malheureux ! C’est pour les femmes enceintes, le cheese cake !  Comment je le sais ? Je le sais, c’est tout ! Même que ça donne des jumeaux à tous coups. Alors, le cheese cake pour Khali, on oublie, hein !!
Bon, je m’en vais profiter de la douceur de la nuit étoilée. Je leur rendrai visite demain matin voir comment ça se porte tout ça. Et Eliah ? Elle a fini de réfléchir ? Elle reste ou elle part ? Normalement, si j’ai bien calculé mon coup, demain c’est l’anniversaire d’Astrée. Je regarde à quoi elle va ressembler et je file à l’université. A moins… à moins qu’Eliah se décide à accoucher. Sait-on jamais.
Ils m’énnnnervent, on jurerait qu’ils font rien qu’à inventer des trucs pour me retenir.

A3sesdents

Alors, le lendemain matin, j’étais collé à la même fenêtre pour assister au réveil de la maisonnée.
Oui-ben, y a pas de miracle non plus, j’ai trouvé Elric en train de se curer les dents devant son inséparable miroir. Miroir, mon beau miroir, dis moi qui a les plus belles ratiches du royaume ? Il est pas contrariant le miroir, doit lui répondre qu’il est mister Colgate parce qu’il a toujours l’air ravi de la réponse. Si tu me posais la question à moi, t’aurais droit à un autre refrain : au lieu de te regarder les dents, vise un peu  plus haut, sur le tarin. Ben-là, tu vois, c’est peut-être pas le plus moche du royaume, mais c’est pas le plus beau non plus, tu peux me croire.
Nan, de face ça va, regarde de profil !

A3voir

Enfin je l’ai vue, elle, Eliah, les traits tirés, le regard noyé dans le vague. Sa grossesse semblait l’épuiser. Je pris le temps de l’observer. Belle à damner un saint ! Comme j’aurais eu plaisir à la regarder vivre  si elle avait été mon héritière en titre. Pas qu’Ophelia soit laide, mais Eliah, c’est autre chose. Elle a du chien, du caractère, une beauté mûre, affirmée, que la maturité n’a fait qu’exacerber. Si j’en juge par le bol vide qui trônait encore sur la table, elle n’avait pas renoncé à s’ériger, une fois de plus, contre la dictature du fromage fondu que Khali, en maîtresse de maison toute puissante, s’ingéniait à faire régner. A quoi pouvait-elle bien penser ?
Il m’était aisé de m’insinuer dans ses pensées pour y trouver la réponse, et c’est ce que j’allais faire, mais elle ne m’en laissa pas le loisir.

A4dejeuner

Des bruits de pas, des bruits de voix assourdies, la maison reprenait vie, sortant peu à peu du coma où la nuit l’avait plongée. La nuit appartient aux fantômes aussi vrai que la journée est réservée aux vivants. Ils n’imaginent pas l’activité qui règne dans le jardin quand ils sont dans les bras de Morphée. Bref, je m’égare. Arrachée à son rêve éveillé, Eliah rassembla ses esprits et s’apprêta à quitter la table.

A4Khali

Je tressaillis à la voix de Khali déchirant le silence comme un scalpel
- T’as mangé ? T’aurais pu nous attendre ! Tu sais pourtant bien que j’ai préparé du fromage fondu pour tout le monde.
Quelle surprise !
- J’ai mangé, mais j’ai encore faim. J’ai toujours faim ! répondit Eliah
- Ah bon ! Je croyais que tu faisais ta fière. Tu prendras un sandwich alors ? reprit Khali, l’air soulagé.
Me demande quel plaisir ça lui donne de voir les autres se soumettre à sa dictature fromagère. Mais le fait est qu’elle arbora alors un sourire vainqueur. Entre parenthèses : Z’avez vu l’allure qu’elle se paye avec sa mini-robe ? Quand elle dit qu’elle prend plus un gramme… excusez-moi, j’en doute un peu.

A4oblige

- Alors, tu pars quand ?
Quoi ?! Ca y est, c’est donc décidé ? Elle part ?
- Dès que le bébé sera né, expliqua Eliah.
- Rien ne t’oblige à partir, tu sais. Y a de la place à la maison, maintenant qu’Ophelia est à l’université et que Fawsia parle de la rejoindre.
- Je sais bien, répondit Eliah d’une voix lasse. Mais, tu m’excuseras Khali, je m’y sens pas vraiment chez moi. Elric aimerait bien une maison au bord de la mer. La mer, ça m’a toujours fait rêver. C’est un peu comme la neige. On en parle, on se demande à quoi ça peut ressembler. J’ai l’occasion de le découvrir, je vais pas la laisser partir.
- Comme tu veux, mais je te le répète : t’étais pas obligée.
Encore heureux ! D’un autre côté… si c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé pour échapper aux miasmes du fromage, je la comprends un peu.

A4partir

- Obligée à quoi ?
Tanguy qui débarque. Lui, le fromage, ça n’a pas l’air de le gêner, il empoigne son sandwich comme une chose toute naturelle. Il se pâme pas non plus : Chouette du fromage fondu ! remarquez. Nan, on dirait qu’il s’y est fait.
- De partir, explique Khali. C’est vrai, la maison est grande, on va se retrouver comme deux vieux shnocks.
- C’est toi qui parles de vieux shnocks, ma toute belle ? Mais on n’est pas encore si vieux ! Tiens, moi, je me sens encore tout jeune. J’ai un cœur de 2O ans. Il ne bat plus que pour mon amour.
Khali en est toute chavirée et lui lance un regard reconnaissant.
Je vous dirais… Il est un peu gonflé Tanguy. Comme faux-cul on fait pas mieux. C’est pas que ces des salades, quand il prétend qu’il est amoureux, mais il a une passion secrète. Hé-voui ! Moi qui sais tout, moi qui vois tout, je sais que son désir récurrent, c’est pas de faire crac-crac avec sa grosse belle, c’est : Draguer Ophelia. Oui-ben, il peut toujours rêver ! En attendant, c’est avec Khali qu’il est, comme qui dirait, ligoté.

A4soleil

- Bon, je vous laisse, je vais faire ma toilette, a annoncé Eliah. Les amoureux sont seuls au monde :
- Elle part où ? interroge Tanguy
- Je sais pas, elle a parlé d’une maison au bord de la mer et puis de neige, -que c’est tombé dans la conversation comme un cheveu sur la soupe. Paraît qu’elle en marre du soleil de Vipercanyon, explique Khali.
Tanguy a du mal à comprendre
- De la neige ? Au bord de la mer ! C’est mieux quand il y fait soleil, nan ?
- Je te le fais pas dire ! Elle débloque complètement, cette pauvre Eliah. Cette idée de vouloir partir à tout prix, alors que rien ne l’y force. M’enfin, ça va pas nous empêcher de vivre. Tu fais quoi, toi aujourd’hui ?
- Qu’est ce que tu veux que je fasse ? Je vais aller au boulot, puis je vais peindre un peu en attendant d’aller regarder les étoiles dans le télescope, comme tous les jours. Et toi ?
- Ben moi… faut que j’aille chercher du fromage dans la réserve, on va pas tarder à en manquer. Et puis, au boulot, comme toi. Tu sais que j’attends une promotion, alors, faut que je me soigne. Rien de tel qu’un sandwich au fromage fondu pour me mettre de bonne humeur.

A5chercher

Ah, j’avais oublié que la réserve de fromage de Khali, c’était dans la salle de bowling que ça se trouvait. Regardez si elle a l’air bête avec son frometon ! Tout ça parce qu’elle vient de découvrir qu’il a une forme d’éponge. La belle découverte que voilà !

A5Mazette

Mazette ! Elle se refuse rien pour aller au boulot, Khali. Z’avez vu un peu, la bagnole de rêve ? Moi, rien que ça, ça aurait suffit pour me mettre de bonne humeur, alors elle… un petit coup de frometon par là-dessus.

A5promo

Pas étonnant si le soir elle est encore rentrée avec une nouvelle promotion.

A5surprise

Le soir me réservait une autre surprise : l’anniversaire d’Astrée. 
Ben comme surprise, j’ai connu mieux ! La pauvre ! Elle a hérité du tarin de papa. C’est une horreur !! Du coup, je suis pas mécontent qu’ils déménagent. Verriez pas qu’elle m’en ponde dix sur le même gabarit ? J’espère qu’Ophelia aura plus de réussite, quoique… avec Aurélien, c’est pas gagné non plus pour le concours du plus beau bébé.

A5vu

J’en avais assez vu. J’ai quand même attendu le lendemain histoire d’assister à la naissance du petit frère de l’horreur : Beltram
D’après mes statistiques, -ouais je fais des statistiques, quand j’ai rien à faire, ça m’occupe- d’après mes statistiques donc, les filles ont 99 chances sur cent de ressembler à leur père et les garçons à peu près autant de tenir de leur mère. Ce sera peut-être un beau garçon, Beltram. C’est tout ce que je lui souhaite.

A5Zeneb

Mais je serai pas là pour le voir. Je retourne à l’université. L’odeur du fromage fondu m’insupporte. Encore cinquante à se taper, avec un peu de veine, quand je reviendrai à la maison, Khali aura peut-être réussi à se les enfourner à la chaîne. Moi, y a autre chose qui me turlupine : Cinquante, c’est aussi le nombre de rendez-vous paradisiaques que doit collectionner Zeneb. Alors, il en est où, lui, dans le décompte ?


Au fait, pendant que j’y pense… paraît que c’est une nouvelle année qui commence. M’en fous, les années je les compte plus et les nouvelles d’aujourd’hui, ça sera les vieilles de demain. Mais je sais que vous autres, les vivants, ça vous met en transes. Alors, ça mange pas de pain, ni de fromage, je vous le souhaite quand même :
BONNE ANNEE !!!